« Théories du complot »… de quoi ne parle-t-on pas ?

Publié par Université de Tours, le 27 juillet 2021   250

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Cet article est republié à partir de The Conversation. Lire l’article original.

Le 28 mars 2020, l’institut de sondage IFOP, la Fondation Jean‑Jaurès et le site Internet Conspiracy Watch publient un sondage : « L’Épidémie dans l’épidémie : thèses complotistes et Covid-19 ». Ce sondage reprend une étude américaine similaire publiée par le Pew Research Center quelques jours auparavant.

Les sondés se sont vus demander si le Covid-19, selon eux, « était apparu de manière naturelle », « a été développé intentionnellement dans un laboratoire », « a été fabriqué accidentellement dans un laboratoire », « n’existe pas réellement » ou enfin s’ils ne se prononçaient pas. Si le Pew Research Center se contente de noter que 43 % des américains « ont répondu correctement qu’il était apparu probablement de manière naturelle » et que 23 % « ont mentionné une théorie marginale apparue dans les médias et sur les réseaux sociaux », l’institut français qualifie cette croyance que le Pew Research Center nomme « théorie marginale » de « théorie du complot ».


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Ce qualificatif se retrouve dans les différents articles de presse consacrés à ce sondage, certains n’hésitant pas à titrer : « coronavirus : plus d’un quart des Français croient au complot ». Il est pourtant notable qu’aucun item ne mentionne le moindre complot.

Au regard des connaissances scientifiques du moment, l’origine du SARS-CoV-2 semble bien naturelle, et l’idée d’un développement en laboratoire peut être considérée comme une théorie marginale ou fausse, mais en aucun cas être qualifiée de « théorie du complot ». Depuis quelques mois, l’hypothèse de la fuite de laboratoire n’est même plus écartée de manière catégorique par le consensus scientifique.

Il est légitime au regard de cet exemple parmi tant d’autres de s’interroger du point de vue des sciences sociales sur la manière dont la terminologie et l’étiquette « théorie du complot » s’est imposée dans l’espace public et quels en sont les usages.

Une marotte

Renvoyée jusque dans les années 2000 à une marotte des « droites extrêmes » et aux souvenirs de l’Affaire Dreyfus (1894-1906) ou de l’État français (1940-1944), l’étude académique des « théories du complot », en dépit de quelques travaux pionniers, a longtemps constitué un angle mort pour les sciences sociales francophones.

Pourtant, l’étude des « conspiracy theories » s’était largement développée dans le monde académique anglo-saxon après la fin de la Seconde Guerre mondiale, notamment avec Karl PopperRichard HofstadterDavid Brion Davis ou Richard Thurlow.

Cependant, depuis les années 2000 et l’intérêt suscité par les attentats du 11-Septembre, cette thématique a su s’imposer et donner naissance à une production pluridisciplinaire d’ampleur, aux approches diverses. La qualification, l’étiquette, voire le mot-valise, de « théories du complot » a dans le même temps été l’objet d’un processus de « naturalisation » tout à la fois académique, médiatique et politique.

Ce graphique a été réalisé par sondage dans les archives du journal Le Monde de 1975 à 2020 (l’année 2020 tient uniquement compte de l’occurrence théories du complot). Julien Giry et Emmanuel Kreis

En effet, tout se passe comme si cette catégorie, ou plutôt cette « formule », faisait immédiatement sens au point qu’il serait inutile et vain d’en interroger les significations, les présupposés, les conditions sociales d’émergence et de production, les usages et les effets qu’elle induit sur les acteurs sociaux.

Qu’il s’agisse d’approches fonctionnalistes, de recherches en psychologie sociale ou en science politique, nombre de travaux tendent à faire des « théories du complot » un objet clé-en-main, une catégorie intelligible et anhistorique, qu’il ne semble pas utile d’interroger en tant que telle.

Les effets de labellisation

Ces approches qui ignorent les effets de labellisation et de (dis)qualification qu’elles mettent en jeu tendent à considérer leur objet comme une cause de l’anomie ou du manque de cohésion au sein de nos sociétés. Il conviendrait de combattre les théories du complot et les acteurs qui les portent comme des groupes de « losers », de radicaux, de « marginaux » ou de « paranoïaques » œuvrant à saper les fondements de nos démocraties libérales idéalisées.

Dans certains cas, ces études scientifiques, mais également nombre de productions journalistiques et de discours politiques, sont marqués par une approche passionnelle ou militante, pas toujours exempte de présupposés idéologiques.

Ils tendent ainsi à regrouper sous la dénomination unique « théories du complot » des croyances, des représentations, des pratiques et des discours critiques, marginaux ou radicaux qui, même s’ils peuvent présenter des liens, méritent d’être distingués et interrogés.

Après la prise de parole polémique de Jean‑Luc Mélenchon promettant que des incidents émailleraient la prochaine présidentielle, le débat a moins porté sur le contenu des propos que sur l’identification de leur auteur à la sphère complotiste.

La conspiration comme système idéologique

La conspiration comme système idéologique et symbolique, la peur provoquée par des complots fictifs, imaginaires ou impossibles à démontrer, au même titre que l’hypothèse de l’existence de complots derrière divers événements historiques, les dénonciations de certains groupes d’influence ou think-tanks, les expressions de diverses croyances alternatives, les phénomènes de rumeurs, les fausses informations, les « extrémismes » politiques et religieux, voire certaines approches critiques en sciences humaines et sociales, forment ainsi un ensemble hétéroclite dans bien des cas convoqué sans distinctions lorsqu’il s’agit d’évoquer les « théories du complot ».

Un exemple emblématique de cet usage « fourre-tout » de la catégorie « théorie(s) du complot » nous est fourni par un sondage réalisé en 2018 par l’IFOP pour le compte de la Fondation Jaurès et du site Conspiracy Watch, blog puis site visant à combattre les « théories du complot ».

Cette étude a vu sa méthodologie vivement critiquée à bon droit au sein du champ académique et médiatique.

Celle-ci plaçait sur le même plan les « explications alternatives » de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, l’adhésion à des préjugés racistes, la croyance en une Terre plate ou encore la consultation régulière de l’horoscope. Repris tel quel, sans rigueur ni précaution, par plusieurs médias (Europe 1, Le Figaro, France Info, BFM, les Inrock, Libération, etc.), ce sondage fut à l’origine de titres catastrophistes et anxiogènes selon lesquels 79 % des français croyaient aux « théories du complot » !

Un outil de contrôle social ?

La variété des acteurs, des idéologies, des pratiques et des arguments auxquels sont apposé le qualificatif de « théorie du complot » témoigne de sa faiblesse conceptuelle, du moins dans certains usages. Le label extrêmement générique de « théories du complot » est ainsi largement utilisé comme un simple motif infamant.

Il vise à discréditer ou à disqualifier des énoncés contestataires au sein des champs du pouvoir et des médias, devenant in fine un outil de contrôle social.

L’opposition aux « théories du complot » permet de stigmatiser et de discriminer autant que de légitimer les institutions médiatiques, politiques ou scientifiques établies. Elle explique à peu de frais les défiances et les oppositions qu’elles suscitent, ou plutôt occulte leurs causes profondes : mal-représentation, coupure élites/peuple, diverses formes d’exclusion sociale, déclin des structures d’encadrement et de socialisation, aggravation des inégalités sociales et économiques, etc.

Toute tentative de compréhension ou d’explication de ces phénomènes, en particulier lorsqu’elle provient des sciences sociales, est aussitôt largement balayée au motif qu’elle participerait d’une « culture de l’excuse ». Cette approche en termes d’opposition frontale peut apparaître, par certains aspects, aussi inquiétante que les productions qu’elle dénonce.

Aussi, au-delà des « théories du complot » en tant que telles, il semble nécessaire interroger dans une perspective critique deux aspects. D’une part, les discours et les usages de cette labellisation infamante et (dis)qualifiante mis en œuvre par des chercheurs issus de différentes disciplines des sciences humaines et sociales. D’autre part, les interactions entre ces approches académiques divergentes et les champs médiatique et politique au travers du développement d’un militantisme « anti-complotiste », dont il s’agit de comprendre les conditions sociales d’émergence et les formes de mobilisations.


Cet article fait suite aux réflexions issues du colloque international « Les enjeux sociopolitiques d’une “catégorie problématique”. Les “théories du complot” : Discours, (dis)qualifications, usages » des 10 et 11 juin 2021.