Une incroyable statue romaine découverte au hasard

Publié par Bastien Doras, le 21 avril 2022   170

Qu’on l’admette ou non, la détection de loisir conduit parfois à la découverte de remarquables artefacts pouvant avoir un réel intérêt pour la communauté scientifique. Il apparaît alors capital de pouvoir transmettre l’information aux services compétents en la matière, à savoir les Services Régionaux de l’Archéologie rattachés à nos chères Direction Régionale des Affaires Culturelles. Souvent pestiféré, considéré comme infréquentable, l’utilisateur de détecteur de métaux se retrouve donc face à sa propre conscience… Déclarer sa trouvaille, oui mais à quel prix ? Et par quel moyen ?

Une statuette en deux parties avec deux socles, au milieu de nulle part, sans aucun autre indice historique à proximité - exception faite d’un Denier de Trajan à 500 m de là - le tout à une profondeur de 10cm. Après un nettoyage peu agressif, difficile de se faire un avis sur ce genre d’objet mais l’aspect faisait de facto référence à un artefact pouvant dater de la période galloromaine.

Une ou deux statuettes ?

Cette statuette représente le parfait exemple de l’art grecoromain, à son apogée sous l’empire romain, influencé par la mythologie égyptienne. On peut y voir ici une représentation d’un « Eros harpocratique » avec l’Amour romain ailé qui présente certains traits de l’Harpocrate helléniste, équivalent à la divinité égyptienne Horus l’Enfant.

On retrouve ainsi les inspirations égyptiennes avec les jambes croisées et la coiffure typique. Chez les grecs, Harpocrate était représenté comme un enfant potelé, portant une coiffe élaborée surmontée du Pschent, la double couronne portée par les pharaons de l’Egypte antique, symbole des dieux égyptiens Seth et Horus. Sa main droite pointe vers sa bouche, et il porte une corne d'abondance à gauche. Un cobra, symbole de sa mère Isis ondule sur ses épaules et son bras. La cassure présente au niveau de la tête de la statuette pourrait laisser présager la présence du Pschent et /ou de l’Uraeus.

Cette partie n’a malheureusement pas été retrouvée. La représentation serpentiforme pourrait parfaitement corréler avec Isis. A l’époque gallo-romaine, le culte d'Isis s’est fortement répandu de l'Egypte à l'Italie et probablement dans les provinces gallo-romaines. De nombreux temples dédiés à la déesse ont été construits sur tout le territoire romain. Le culte d’Isis connaît alors son apogée sous l’empire. Tibère tenta de l’interdire mais Caligula le rétablit ensuite. La déesse est souvent représentée sur certaines monnaies frappées « Vota Publica » .

L’articulation entre l’oiseau et l’amour reste plus difficile à comprendre. Les deux éléments semblent liés par le cobra, clairement de même facture. Bien souvent les représentations romaines d’ Harpocrate ne gardent de son origine égyptienne que le doigt sur la bouche, parfois une fleur de lotus dans les cheveux, et à ses pieds un aigle au lieu du faucon d’Horus. Cet oiseau en bronze massif pourrait donc symboliser cette divinité, L'aigle pourrait être aussi une représentation de Jupiter combattant Typhon.

Néanmoins, ce serpent à trois têtes ferait plutôt allusion à Heraclès terrassant l'Hydre de Lerne. A cette époque, le syncrétisme accumulait sur une même divinité les symboles les plus divers d'origine grecque, romaine voire égyptienne, cette statuette n'en serait donc que la parfaite illustration.

Un haut degré d’intérêt historique

Les premières hypothèses de datation, si l’on prend en considération le denier de Trajan trouvé à proximité, nous renvoient au IIème siècle après J-C. L’intérêt historique avéré nous pousse à entreprendre les démarches afin de réaliser une déclaration en bonne et due forme. Cependant les avis éclairés des acteurs de l’Archéologie nous font vite comprendre qu’il vaut mieux une déclaration officieuse plutôt qu’officielle, la chasse aux sorcières étant clairement en marche !

Le milieu scientifique est très clairement sceptique, le principal mot d’ordre de mon interlocuteur étant qu’il faut sauvegarder l’information scientifique importante, indépendamment de l’inventeur de la découverte – soulignant par ailleurs que tout le monde n’est pas sur cette ligne, hélas ! Pour lui, la responsabilité d’une éventuelle déclaration auprès de la DRAC nous incombe donc et sera dépendante de la personne en face de nous, « et de ses relations avec l’association Happah qui gangrène l’archéologie nationale et certains SRA plus que d’autres » (SIC ) Même son de cloche du côté de l’archéologie préventive, avec notre interlocuteur qui collaborait autrefois avec certains détectoristes. Cette fois-ci, on nous conseille très clairement la prudence, avec à l’appui un rappel pour obtenir une autorisation officielle ; inconcevable, cela voudrait admettre que la détection de loisir n’a pas d’existence légale.

Il précisera par ailleurs qu’on laisse détruire des centaines de sites par les agriculteurs, mais qu’il est interdit de récupérer du mobilier même pour une raison de recherche scientifique, c'est la grande contradiction que le SRA semble assumer, malgré leurs multiples discussions sur le sujet. Face à ces réponses peu encourageantes, les artefacts ont été enregistrés de façon officieuse sous l’appellation « collection privée » par le biais de contacts placés au sein des diverses strates archéologiques.

On ne pourra que condamner les comportements frauduleux d’utilisateurs de détecteurs de métaux ayant conduit à écorner l’image du détectoriste qui pourrait pourtant être un outil précieux au maintien et au transfert de l’information scientifique. On ne pourra également que déplorer le manque d’ouverture et le cynisme de certains de nos détracteurs. L’Histoire n’appartient assurément à personne. Elle n’est ni le propre des détectoristes ni de ceux qui prétendent régir les règles de l’archéologie. Elle est et doit rester l’oeuvre de tous. Ensemble sauvegardons l’information scientifique, notre Histoire, notre Patrimoine