Enquête au musée : des secrets du demi-cristal au recyclage du verre
Publié par Nadia Pellerin, le 9 juillet 2026
La collection d’objets en verre du musée de Vierzon peut surprendre par sa diversité : témoin d’une histoire verrière révolue, vases, verres, carafes, chopes, lampes à huile, c’est ainsi plus de 600 pièces, qui nous donnent à voir sur les modes, usages et savoir-faire d’une activité industrielle fleurissante de la fin du XIXe au milieu du XXe siècle. Des objets de grande production côtoient des pièces uniques parfois plus raffinées, qu’on associe au « bousillage », une activité réalisée par les verriers en dehors de leur temps de travail et pour leur propre usage, à partir des fonds de pots de matière première et des outillages de la verrerie.
Ces collections sont d’un grand intérêt pour les chercheurs. Le verre est un effet l’un des fleurons dont la région Centre-Val de Loire peut s’enorgueillir ! Qu’il soit patrimoine exposé en musée, vitrail aux fenêtres des cathédrales ou dans les ateliers chartrains, trésor artistique des verreries d’art, production de plats culinaires, de vaisselle de table, d’ustensiles pharmaceutiques ou cosmétiques ou encore matériau de recherche et d’innovation dans les laboratoires universitaires et CNRS, le verre retient l’attention des chercheurs ! VERDI ‘Verre et Environnement en Région : Dynamique Identitaire et Innovation Industrielle et Artisanale’ est un projet de recherche soutenu par la Région Centre-Val de Loire (APR-IR 2021 ‘Appel à Projet de Recherche d’intérêt Régional’) et la Drac Centre-Val de Loire, qui a associé sociologues, historiens et physico-chimistes pour ausculter ces matériaux, sur les pas de leurs inventeurs afin de sonder les savoir-faire et les technologies mobilisées. Ainsi, pour confirmer l’origine d’un fonds verrier en l’absence le plus souvent de dossiers d’œuvre, bien des difficultés se posent… A Vierzon, c’est un véritable travail de détective qui a été mené par les chercheurs pour tisser le réseau de preuves permettant d’authentifier ce fonds verrier : archives départementales, interview des derniers témoins et descendants de ces familles de verriers, rencontre avec les collectionneurs, recherche de photos, cartes postales, plans, factures, catalogues de production, analyses chimiques des verres. Les résultats de ces recherches sont rassemblés dans un bel ouvrage intitulé ‘un siècle d’industrie verrière à Vierzon’ paru en 2026 aux éditions La Bouinotte par Céline Assegond et Béatrice Thouvenin avec le concours de Nadia Pellerin, Emma Facchini et Christèle Assegond. Il témoigne de l’évolution de la production du verre dans ces verreries du Canal, de Vierzon-ville ou encore de Vierzon-Forges qui a abrité la toute dernière verrerie des établissements Thouvenin, dont l’héritière Béatrice Thouvenin, a été d’une aide précieuse pour ces recherches. On peut y suivre le recul du soufflage manuel avec la mécanisation progressive des taches qui s’impose face à la concurrence, l’organisation du travail, avec le travail à chaud ou encore les opérations de parachèvement, la place occupée par les hommes, les femmes mais aussi les enfants. Les analyses physico-chimiques réalisées au sein même du musée de Vierzon à l’aide d’un spectromètre Raman portatif et complétées par des mesures chimiques au C2RMF, le ‘Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France’ avec son indispensable instrument AGLAE ‘Accélérateur Grand Louvre d’Analyses Elémentaires’, ont été d’une aide précieuse pour percer notamment les secrets de ce ‘demi-cristal’ dont il était fait mention dans les archives. Une désignation bien trompeuse, suggérant la finesse et l’éclat du cristal obtenu à partir d’un silicate de plomb. Rien de tout cela avec le demi-cristal produit à Vierzon, qui s’est révélé à l’analyse ne pas contenir de plomb dans sa composition mais un fin dosage de la silice et des oxydes de calcium et sodium pour parvenir à un verre d’une belle brillance : une surprise pour les chercheurs ! Des surprises il y en a eu beaucoup : comme des usages complétement oubliés du verre, carafe à pêche, cloches à jardin, globes à sangsues…, des verres et des opalines déclinées en nombreux coloris et motifs, des décors et des gravures de grandes qualités ! Mais les questions demeurent encore nombreuses tant il reste difficile d’attribuer un objet à un lieu de production et à une époque précise en l’absence d’une marque de fabrique, d’autant plus que certaines verreries présentent de fortes proximités stylistiques ! Ainsi, les recherches nous montrent l’apport des maitres verriers lorrains venus s’implanter à Vierzon, les similitudes entre verreries, comme celles de Vierzon et Portieux…. Certains objets garderont encore leurs secrets, du moins jusqu’aux prochaines investigations des chercheurs. Au-delà de ces aspects socio-historiques, les scientifiques ont accumulé de précieuses informations sur la coloration et la chimie du verre en lien avec sa composition. Essentielles pour la conservation de ce matériau au sein des collections muséales, ces connaissances présentent également un intérêt pour appréhender les enjeux contemporains de valorisation et de recyclage du verre, en s’inscrivant dans une réflexion environnementale plus large visant à réduire l’extraction des ressources et les consommations énergétiques.
